Féministe !

Pas une semaine sans un film, un reportage ou une conversation, pour me confirmer que le mot n’est pas vain. Alors pourquoi tant tarder à le revendiquer ? Ce n’est ni un coming out, ni une révélation. Simplement une évidence telle qu’il me paraît étrange de ne jamais l’avoir énoncée auparavant. Ni par omission, ni par pudeur, mais sans doute plutôt par prudence, ou par lâcheté. Or, je suis féministe. Et je suis un homme.

Parce qu’on a beau chercher un terme qui n’écorche les oreilles d’aucune âme sensible (humanisme, antisexisme, proféminisme et autres circonvolutions verbales…), le féminisme me semble finalement être le seul mouvement de pensées, parfois disparates, ayant historiquement et durablement porté les idées d’égalité entre les sexes, donc entre les humains.

Parce qu’il est, justement, un mouvement de pensées disparates. Puisqu’on ne perçoit aujourd’hui ni cohésion, ni unité crédible, au sein d’aucune formation politique, pourquoi attendre du féminisme qu’il soit un mouvement uni et cohérent pour m’en revendiquer ?

Je suis donc féministe, quel que soit le sens que vous donnerez à ce mot. Ma propre définition du terme évoluera sûrement encore de nombreuses fois au cours de ma vie, tout comme mon avis sur bien des sujets. Mais pas ma conviction. Je suis féministe quels que soient ceux qui s’en revendiqueront, les accords et désaccords que j’aurais avec eux. Je le serai malgré les critiques des anti-féministes (rétrogrades serait-il un mot plus adapté ?) et malgré celles et ceux des féministes qui ne me reconnaîtront pas en tant que tel. Je le suis aussi pour, et grâce, à tou(te)s les auteur(e)s qui ont pensé la question, qui se sont exposé(e)s, mis en danger, qui ont ouvert leur gueule sur ce sujet depuis des siècles, et dont certains font partie des plus brillantes plumes, des sensibilités les plus essentielles qu’il m’ait été donné de lire. Merci à eux, ils ont illuminé ma vie.

Parce que mon bonheur et mon confort ne devraient pas s’accommoder de l’oppression de l’autre.

Parce que partout dans le monde, et en France encore aujourd’hui, certains peuvent encore revendiquer tout haut qu’une fille devrait appartenir à son père, une femme à son mari. Qu’une fille devrait – ou ne devrait pas – s’habiller de telle ou telle façon, sous peine de se faire violer, perdre son honneur ou ne plus être bankable sur le marché de la séduction. Qu’elles seraient toutes, au choix, perverses, soumises ou coquettes par nature. Et j’en passe… Quelles que soient les sociétés, les cultures ou les religions, quelles que soient les valeurs. Or, ne pas s’offusquer de ces prises de paroles, sous prétexte qu’elles seraient minoritaires, ou que le discours dominant serait devenu féministe (par quel tour de passe-passe en est-on arrivé là?), revient à accepter, à tolérer, ce qui devrait être dénoncé et condamné. Tout haut, également.

Parce qu’il faut refuser la hiérarchisation des causes et des combats, qui permet de toujours remettre à plus tard de se coltiner celui-ci, et qu’aucun autre ne me semble pouvoir s’accommoder d’une omission de la moitié de l’humanité.

Parce que je n’ai pas peur qu’une femme se considère comme mon égale ou s’oppose à moi. Parce que je suis suffisamment solide pour ne pas craindre la confrontation avec elle, et suffisamment ouvert pour pouvoir parfois m’enrichir de son altérité ou de sa ressemblance.

Parce que je suis également consterné par ces femmes entrées en politique, qui prennent publiquement la parole contre le féminisme et les avancées sociales des cinquante dernières années, quand elles doivent au seul féminisme le droit de s’exprimer publiquement contre lui, au lieu de garder le silence en cuisine.

Je ne suis effectivement féministe ni contre « les hommes », ni pour « les femmes », et même parfois pour certains hommes et contre certaines femmes.

Parce que ni mon amour, ni mon désir, ne tiennent à l’ignorance que j’aurais de l’autre (le mystère féminin, la carapace masculine…), et que je ne redoute pas de les voir s’envoler face à la vérité d’un être humain, égal et peut-être plus semblable à moi-même qu’aucun autre, bien que différent.

Parce que j’assume mon imperfection dans ce domaine, mes contradictions, mes revirements, mes incohérences personnelles, mes doutes, mes propres préjugés et comportements sexistes, et que j’accepte de les voir remis en cause sans m’en sentir fragilisé, ni vouloir être le cavalier blanc de quiconque. Parce que je ne cherche à convaincre personne de quoi que ce soit, et que je me sens libre de ne rendre aucun compte sur ma légitimité ou ma pertinence.

Parce que je n’ai pas besoin d’être une femme pour considérer et penser la condition féminine, pas plus que je n’ai besoin d‘être opprimé pour m’élever contre une oppression ou soutenir une lutte. Bien que cette place doive sans doute m’obliger à plus d’humilité dans ma prise de parole, à savoir écouter ou me taire, plutôt que de parler pour, ou à la place, des autres.

Parce qu’ hier était peut-être parfois plus simple, mais ni facile, ni meilleur. Surtout pas meilleur. Et que j’aime espérer que demain ne sera pas pire.

Et parce que je ne vois, pour finir, aucune raison qui puisse justifier de ne pas l’être aujourd’hui.

Gaël Aymon – septembre 2015